Le mot diamant a une racine indo-européenne « dème » qui signifie dompter. En grec a-damas, signifie « fer », « acier », mais aussi « in-dompté ». Passé dans le latin, adamas a pris le sens d’aimant. Des textes sanskrits datant de 4 000 ans mentionnent les diamants de l’Inde. Ramassés à proximité des rivières, dans les gisements alluvionnaires, à l’état de petites pierres brillantes, on regardait ces petites pierres brillantes comme des objets sacrés provenant des « étoiles » et leur fonction était surtout talismanique, même si on les utilisait aussi pour leur exceptionnelle dureté (vers 200 avant Jésus-Christ, les Indiens vendaient des diamants en Chine en guise d’outils pour tailler le jade).

La « vallée des diamants » d’Alexandre le Grand

Alexandre le Grand se trouva bloqué par les serpents aux regards mortels qui gardaient la « vallée des diamants ». Décidé à les combattre, le roi de Macédoine utilisa des miroirs pour les éblouir et les tuer, puis ses soldats chassèrent les rapaces qui s’étaient rués sur les pierres précieuses auxquelles étaient accrochés les morceaux de viande qu’ils leur avaient jetés.

Le Livre des merveilles de Marco Polo

Au XIIIe siècle, le célèbre marchand vénitien Marco Polo parcourt la route de la Soie et séjourne en Chine et en Inde. Les richesses qu’il accumule sont si grandes que les Vénitiens le surnomment « Il Milione ». Dans son Livre des merveilles, maintes fois copié, il reprend lui aussi la légende de la « vallée de diamants » qu’il situe au nord de Coromandel, sur la côte orientale du Sud de l’Inde : « Il y a beaucoup d’aigles blancs qui séjournent dans ces montagnes et qui mangent les serpents qu’ils peuvent attraper. Quand ils voient cette viande jetée en bas, ils l’attrapent et l’emportent avec leurs pattes dans les hauteurs sur quelque rocher pour la becqueter. Les hommes qui sont aux aguets arrivent le plus vite possible, chassent l’aigle et trouvent la viande toute pleine de diamants qui se sont fichés dans la viande ! Sachez-le bien, il y en a tant dans ces vallées profondes que c’est un prodige. » Et Marco Polo conclut : « ceux qui parviennent dans notre pays ne sont que le rebut, tous les bons sont portés au Grand Khan et aux autres rois des diverses parties du monde, qui possèdent la fortune de l’univers. Sachez-le, on ne trouve de diamants nulle part ailleurs ». Rapportés par des marchands au long cours, les diamants, très rares jusqu’au XVIIe siècle, ne font pas l’objet d’un véritable « marché ». Les plus belles pièces, de dimensions exceptionnelles, sont dans un premier temps jalousement gardés dans les trésors royaux. Elles reçurent un nom propre et leurs pérégrinations – des maharadjahs de l’Inde exotique aux stars d’Hollywood – ont alimenté de véritables légendes.

Joyaux princiers

Objets de culte en Inde, les diamants, cirés ou polis à la poudre de diamant, sont très recherchés par les princes des cours européennes du Moyen Âge qui en ornent leurs joyaux (couronnes, tiares, diadèmes et sceptres). Parallèlement le diamant étant associé au Christ, dont les paroles sont, comme lui, inaltérables et éternelles, il entre dans la confection de pendentifs en forme de croix ou d’autres symboles chrétiens comme saint Georges, invincible et caparaçonné de diamants.

Diamants taillés

La taille est inventée en Italie, puis c’est un joaillier flamand, Louis de Berquem, qui le premier met au point, au milieu du XVe siècle, à Bruges, une taille du diamant qui dégage des « facettes », augmentant ainsi la réfraction de la lumière, donc la brillance de la pierre. Mais il faudra attendre encore longtemps avant d’obtenir le brillant idéal des tailles modernes, dégageant de plus en plus de facettes. La taille diminue toutefois le poids de la matière brute, parfois dans des proportions de 1 à 6… On cite parmi les premiers diamants taillés, ceux que le roi Charles VII offrit à sa maîtresse, la belle Agnès Sorel, et celui que portait le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. Aujourd’hui, les États, les princes ou les musées du monde entier conservent quelques-uns desbijouxles plus célèbres, comme le Hope, Koh-i-noor, mais aussi le Millennium Star, l’Orlov, le Jubilée, l’Archiduc Joseph, le Darya-i-nur, le Régent, le Sancy, le Portugais, le Victoria-Transvaal, le Taylor-Burton, l’Excelsior I, le Pigot et le Grand Chrysanthème… Leur nombre actuel, délicat à établir, ne dépasse en tout cas pas 300.

Le Diamant bleu de Jean-Baptiste Tavernier

Jean-Baptiste Tavernier, grand pionnier français et auteur précoce de « guides de voyage », parcourt l’Inde à plusieurs reprises entre 1638 et 1668. On dit que Montesquieu a puisé largement dans le récit des Six voyages de Jean-Baptiste Tavernier pour écrire ses Lettres persanes. Voltaire, plus critique, affirmait que Tavernier n’apprenait « guère qu’à connaître les grandes routes et les diamants ». C’est Tavernier qui vend à Louis XIV le « Diamant bleu de la Couronne », ainsi baptisé par Colbert, et que le Roi Soleil fait tailler en triangle à très grand frais selon la taille en « rose de Paris ». Puis Louis XV le fait inclure dans son insigne de l’ordre de la Toison d’or mais des insurgés le volent, avec les bijoux de la Couronne, au Garde-Meuble national en 1792.

Le Diamant « Hope »

La trace du Diamant bleu était perdue, jusqu’à ce que le gemmologue François Farges, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, retrouve, en 2008, la réplique en plomb de la fameuse pierre et établisse avec certitude le lien avec un diamant bleu baptisé du nom de Hope, un banquier de Londres qui l’avait acquis en 1824 et fait retailler. Après de nombreuses pérégrinations, entre les mains de propriétaires aussi illustres que Pierre Cartier, le diamant, que l’on a qualifié de « maudit » et qui reste le plus gros diamant bleu découvert au monde, fut offert par Harry Winston au Smithsonian Institute de Washington. Le plus sûr moyen d’expédition que Winston trouva, et le plus discret aussi, fut de poster le diamant dans une simple enveloppe kraft… Installé aujourd’hui dans une salle qui lui est réservée, le diamant de légende est admiré par 6 millions de visiteurs chaque année.

Le Koh-i Noor, « Montagne de lumière »

Monté depuis 1936 sur la couronne de la famille royale britannique, et actuellement exposé dans la tour de Londres, le Koh-i Noor, l’un des diamants les plus purs du monde, pèse 105 carats. Découvert, selon certaines légendes, il y a 5 000 ans dans les mines de Golconde dans l’Andhra Pradesh, il appartint au râja de Mâlvâ en Inde, aux empereurs moghols (de 1526 à 1739), à Nâdir Shâh, en Perse, puis devint un des joyaux de la cour d’Afghanistan avant d’être confisqué par les Britanniques au dernier souverain sikh en 1849 et offert à la reine Victoria. Le gouvernement de l’Inde, comme celui du Pakistan, revendique sa propriété, et demande régulièrement au gouvernement et à la couronne britanniques le retour de la pierre…

Découverte de la synthèse du diamant

Les usages industriels du diamant

On trouve dans les mines, mêlés aux beaux diamants promis à la joaillerie, des cristaux de diamants beaucoup trop petits pour être transformés en bijoux, mais tout aussi durs, que l’on nomme « bort ». On l’utilise pour fabriquer des outils diamantés pour les forages pétroliers, et de plus en plus pour le façonnage des pièces en métal (aciers et nouveaux alliages). Mais le bort extrait ne suffisant pas, on s’est tourné vers la fabrication de diamants artificiels. Il fallait donc transformer le graphite en diamant, c’est-à-dire en diamant de synthèse. Les diamants proviennent du graphite, soumis, dans le magma terrestre à des conditions de température et de pression considérables. Les Suédois ont réussi à reproduire cet environnement extrême en 1953 : la découverte revient à l’équipe de Balthazar von Platten, au sein de la firme électrique Asea. Le procédé fut industrialisé par la General Electric dans une usine de Detroit, aux États-Unis, à partir de 1958. Puis De Beers a suivi, puis les Russes, dès 1959, et aujourd’hui les Chinois.

De Beers menacé ?

Les micro-diamants ainsi produits, incomparables pour abraser, percer, protéger et même pour isoler, sont devenus irremplaçables dans les forages pétroliers, la micro-chirurgie, et bien d’autres applications encore pour l’industrie et l’armée. Très vite la part de la production diamantaire dévolue à l’industrie a dépassé les usages de la joaillerie. Aujourd’hui la part de l’industrie (en quantité) représente plus de vingt fois celle de la bijouterie. La synthèse, en lançant sur le marché des diamants de joaillerie de plus en plus gros, difficiles à distinguer des diamants naturels, allait-elle porter un sérieux coup au monopole construit par la firme De Beers, et en particulier allait-elle faire chuter les prix des diamants ordinaires ?

Quelques chiffres

Le diamant reste la gemme la plus chère au monde, qui vaut plus de mille fois l’or, sans parler des prix astrononomiques atteints par les bijoux d’exception… Son poids s’exprime en carat (qui représente 0,2 gr) et sa valeur est donnée traditionnellement en dollars. Quand l’industrie utilise de nos jours environ 600 millions de carats par an (dont 100 proviennent des mines et 500 de la production de diamant de synthèse), la joaillerie se contente de 20 millions de carats, mais le carat de bijouterie vaut 900 fois le carat de diamant industriel. Sans oublier que les bijoux sont « éternels », que leur stock augmente chaque année, alors que les diamants industriels s’usent et demandent à être renouveler constamment.

Redistribution des cartes du commerce et de la taille

New-York

Les diamantaires d’Anvers ont souffert de l’occupation nazie en 1940. Certains ont pu fuir aux États-Unis, où résident plus de la moitié de leurs clients. Ils resteront après la guerre à New-York où leur commerce prospère.

Tel-Aviv

D’autres ont rejoint la Palestine, alors sous mandat britannique. C’est ainsi que Tel-Aviv est aujourd’hui le deuxième centre mondial du diamant. Pour échapper au monopole de la Diamond Trading Company (la DTC, liée à la firme De Beers) certains ont cherché d’autres sources où s’approvisionner, surtout en Afrique.

La Namibie

C’est l’origine de l’immense fortune d’un jeune tailleur de diamants, émigré d’Ouzbekistan en Israël à l’âge de quinze ans, Lev Levaïev. Il a d’abord appris les onze étapes de la taille du diamant avant de monter sa propre usine de polissage. Soutenu par les loubavitchs qui profitent de ses activités philanthropiques, il voit s’ouvrir à lui, après la chute de l’URSS, le grand marché de l’Europe de l’Est où il fait rapidement fortune (il est le 210e « homme le plus riche du monde », et a ouvert en Namibie la plus grande taillerie de gemmes d’Afrique.

L’Inde à nouveau

Après Tel-Aviv le commerce du diamant refleurit dans l’Inde indépendante où les Britanniques l’avaient interdit. Ce sont les jaïns du Gujarat qui occupent ce créneau. Peu à peu Bombay s’impose comme nouveau centre de taille et de commercialisation. Il est vrai que la main-d’œuvre (qui comprend même des mineurs) n’y est pas chère. L’Inde taille aujourd’hui plus de la moitié des diamants du monde et peut diversifier ses achats de brut.

Le Moyen-Orient, la Chine

Aujourd’hui Dubaï au Moyen-Orient et Shangaï en Chine produisent à leur tour des diamants, sonnant le glas du monopole des centres anciens.

Nouveaux centres d’extraction

De Beers doit partager

Les succès de ces centres sont essentiellement dus à la possibilité, nouvelle, de ne plus s’approvisionner chez De Beers. Cette compagnie avait pu maîtriser les premières découvertes de gisements en Afrique. En Russie, Staline qui veut des diamants, tant pour l’armée que pour les forages pétroliers, a impulsé la recherche de gisements, découverts en Iakoutie (république de Sakha) en 1955. La grande société diamantaire Alrossa, qui fournit presque toute la production de brut, a négocié un accord avec la firme De Beers. En Australie, le très important gisement d’Argyle découvert en 1979 et exploité à partir de 1983, occupe un moment la toute première place et échappe rapidement à De Beers, fournissant directement Bombay. Puis les Canadiens découvrent des kimberlites dans le Grand Nord. Refusant de passer par De Beers, ils confient leur polissage à des minorités indiennes locales comme avaient fait les Australiens avec les Aborigènes, ce qui est nouveau et conforme aux idées de l’époque. Déjà la société australienne Rio Tinto pèse deux fois plus que la De Beers, et la canadienne BHP, trois fois plus.

L’Afrique du Sud instable

Dans son fief d’origine, profondément transformé depuis 1974 par la présidence de Mandela, la De Beers n’est plus aussi puissante. Même si elle ne s’était pas trop compromise avec l’apartheid, elle y subit la concurrence voulue par une nouvelle loi minière. Ses gisements commençant à s’épuiser, elle prospecte au Botswana voisin qui assure vite l’essentiel de sa production. De Beers est toujours premier producteur mondial. La grande instabilité politique de l’Afrique, ses guerres civiles surtout, autorisent la contrebande de diamants et l’exploitation informelle de gisements. Trafic de diamants, trafic d’armes marchent de pair en Afrique de l’Ouest et même en Centrafrique. Anvers achète sans examen ce que lui proposent mercenaires et aventuriers. Plusieurs réseaux se disputent ce marché juteux. On trouve les Russes et les Israëliens en Angola puis en Namibie et au Congo, des Sud-Africains au Sierra Leone, tandis que les États-Unis soutiennent les manœuvres du puissant patron de la firme new-yorkaise Lazare Kaplan.

Des diamants « politiquement corrects »

Jouant de la méfiance qu’inspire l’origine des diamants africains, les autres producteurs d’Australie, de Russie et du Canada vantent les vertus morales de leurs brillants. De nouvelles appellations apparaissent : « Polar Bear » ou « Toundra » et se vendent plus chers non parce qu’ils sont plus beaux mais parce qu’ils ne sont pas suspects d’avoir coûté une seule goutte de sang ! En Afrique du Sud, place doit aussi être faite au développement d’entreprises autochtones, c’est ce que l’on appelle le black empowerment, dont les champions se nomment Macdonald Teemane, Tokyo Sexwale, Tiego Moseneke, Cyril Ramaphosa. Des compagnies diamantaires sud-africaines émergent, le groupe Masingita, Alexkor, et la loi minière de 2002 stipule que « les diamantaires du pays doivent façonner en priorité les diamants du pays, et que toute société minière doit faire place aux entreprises autochtones, jusqu’à ce que celles-ci deviennent majoritaires ». La contrainte est lourde pour la firme De Beers….

Fin du monopole

Concurrrence et contrefaçon de diamants

Pendant ce temps, on ose « traiter » les diamants naturels, changer leur couleur, effacer leurs défauts. On parle alors de diamants « enhanced », améliorés. On sait même faire des diamants.

Le Brésil

Alors que les gisements indiens s’épuisent, les Portugais découvrent en 1725 des paillettes d’or et des diamants en filtrant les limons des rivières du Brésil. La ville de Diamantina, dans l’État actuel du Minas Gerais, se développe sous le contrôle de la couronne portugaise qui régente plus de dix centres d’extraction et emploie plus de 3 000 esclaves. Le Brésil est alors le premier producteur de diamant, mais, l’extraction n’exploitant que de maigres gisements alluvionnaires, les diamants restent des produits rares et par conséquent chers, dont le commerce est concentré entre les mains de quelques banquiers regroupés à Anvers, Amsterdam et Londres.

L’Afrique du Sud

Eurêka

En 1866, des enfants de la colonie boer d’Afrique du Sud qui jouaient aux billes avec des graviers sur les bords de la rivière Orange découvrent un gros caillou jaune, brillant, de 4 grammes, qui passant de mains en mains finira par être authentifié comme un diamant de type Brownish Yellow, baptisé l’Eurêka. Mais on est encore loin de soupçonner le potentiel minier de la région, et le savant géologue James R. Gregory consulté par un diamantaire de Londres, affirme que : « Les caractères géologiques de cette partie du pays rendent impossible que quoi que ce soit ait pu y être découvert. » La suite est éloquente et les Britanniques, avec leur humour bien connu, feront passer le nom de Gregory à la postérité en surnommant gregories les milliers de mineurs qui vont se ruer sur les sites découverts un à un.

Dans la roche-mère

Trois ans plus tard, la découverte d’un autre diamant quatre fois plus gros (l’Étoile du Sud, aujourd’hui à Bombay) trouble les esprits et les premiers chercheurs envahissent la région lorsque l’on découvre à nouveau un diamant, dans la roche-mère cette fois, à Jagersfontein, puis à Bultfontein, et enfin en 1871 sur les terres de la famille De Beer, qui, effrayée, s’empresse de vendre sa ferme à des investisseurs britanniques du Cap.

Kimberley

Un troisième site est mis à jour à 3 km des précédents, sur la colline de Colesberg Kopje. Des milliers de mineurs affluent pour creuser des trous de 31 pieds de large (9,45 m). Dans les premières années seulement chacun n’a encore droit qu’à deux concessions maximum. Dans la fièvre, on se méfie du voisin, on creuse des trous de plus en plus profonds, on tamise, on filtre, on déblaie. En 1871, la population des mineurs, marchands et auxiliaires divers s’élève à environ 50 000. Ils ignorent encore qu’ils sont dans le cratère d’un volcan. Sur la colline d’où le minerai est extrait, s’élève une nouvelle ville, baptisée « Kimberley » en 1873, qui doit son nom au ministre des colonies de la Couronne britannique, Lord Kimberley. (En 1913, le « grand trou » de Kimberley atteindra 1 100 m de profondeur…).

De Beers : naissance d’un empire capitaliste et colonial

La mise au jour en Afrique du Sud de mines qui semblent inépuisables change complètement la donne. Le monde du diamant explose : la précieuse gemme n’est plus un produit rare. Les prix vont-ils s’effondrer ? C’est ce qui aurait pu arriver sans le génie commercial d’un colonisateur britannique, Cécil Rhodes.

Cecil Rhodes

Fils de pasteur anglais, Cecil John Rhodes vient à l’âge de dix-sept ans rejoindre son frère Herbert qui a une plantation de coton, en Afrique du Sud, dans la province du Cap, où la découverte des premiers gisements de diamants est en passe de bouleverser le pays. très vite, les frères rachètent des petites concessions sur les terres de la famille De Beer, et Cécil fait ses premiers pas d’homme d’affaires en vendant des équipements et de l’eau pour les mineurs, plutôt qu’en prospectant. Pour vidanger l’eau qui stagne au fond des mines et freine l’avancée des fouilles, il déniche une pompe à vapeur, la seule de toute la colonie, et offre ses services en contrepartie de diamants et de parts de concessions.

Une Afrique britannique « du Caire au Cap »

Rhodes ayant une certaine idée de la « supériorité » de la race blanche et en particulier des Britanniques, il se fait un devoir quasi religieux de renforcer la colonisation en Afrique du Sud et ne doute pas d’être un bienfaiteur de l’humanité. Après s’être illustré dans la lutte contre les Boers, il se fait élire député de la ville de Kimberley en 1881, puis bientôt devient premier ministre de la colonie du Cap (1890-1896). La reine d’Angleterre lui accordera une « charte » pour la British South Africa Company qu’il a créée pour contrôler les royaumes du Zambèze, auxquels on donna en 1894 le nom de Rhodésie (actuel Zimbabwe). Il ne réalisa pas complètement son rêve d’une Afrique britannique unie par un chemin de fer reliant « le Caire au Cap ».

Rhodes crée le monopole De Beers

Rhodes n’avait de cesse de réinvestir et la société De Beers qu’il avait entièrement sous sa coupe possédait dès 1885 presque toutes les mines de diamants de la région de Kimberley. Les banques de Londres, Rothschild, Neumann, Feldheimer, Mosenthals, etc., étroitement associées aux diamantaires d’Anvers, soutiennent ses acquisitions. Soucieuses de maintenir élevé le prix du diamant malgré la forte croissance de la production, tous s’entendent dès 1890 en une structure informelle que l’on a appelé le « Syndicat de Londres ». Cécil Rhodes qui a neutralisé son unique rival, Barney Barnato, en fusionnant leurs deux groupes, et qui parallèlement investit dans l’or, le pétrole et les domaines viticoles, détient vers 1895 plus des 9/10e de la production mondiale de diamant.

Une organisation et une stratégie infaillibles

Au prix de force rivalités et conflits, fusions et rachats, en quelques années, la société De Beers, qu’il avait fondée en 1880, se hausse au niveau d’un cartel mondial basé sur le quasi monopole de la fourniture de diamants non seulement aux courtiers mais également aux ateliers de taille du diamant du monde entier.

« So much to do, so little time… »

À sa mort, en 1902, le magnat du diamant n’avait pas fait mentir sa devise : « So much to do, so little time… » (« Tant de choses à faire et si peu de temps… »). Sans héritier, il léguait presque tous ses biens à une fondation chargée de dispenser les « bourses Rhodes » qui encore aujourd’hui permettent aux jeunes gens les plus brillants venant d’Allemagne, du Commonwealth ou des États-Unis d’étudier à l’université d’Oxford.

Oppenheimer nouvel empereur du diamant

À la mort de Cécil Rhodes, la De Beers poursuit son chemin jusqu’à ce que son sort se confonce avec celui d’Ernest Oppenheimer, un Allemand lié à l’une des banques du fameux « Syndicat » de Londres, la Dunkelsbühler. Détenant une partie du capital de la De Beers, il réussit peu à peu à en prendre le contrôle et maintiendra, en l’amplifiant même, son caractère monopolistique.

L’or et les diamants du Transvaal

Oppenheimer passe lui aussi par la ville de Kimberley et obtient en quelques années la nationalité britannique, avant d’être élu maire de la ville du diamant, en 1912. Ses conceptions politiques sont très proches de celles de Cécil Rhodes et comme lui il pense que le maintien du prix élevé du diamant passe par l’organisation de la rareté, et même parfois par la réduction de la production. Ernest Oppenheimer s’intéresse à la découverte des nouveaux gisements miniers de diamant et d’or du Transvaal, territoire du nord-est de l’Afrique du Sud, intégré à l’Union sud-africaine en 1910. À la faveur de la guerre de 1914-1918, Oppenheimer s’installe à Johannesburg. Par ailleurs il réussit aussi à prendre le contrôle des gisements de diamants de Namibie, au « Sperrgebiet », le « territoire interdit » situé sur la côte ouest de l’Afrique du Sud, au nord de la rivière Orange. En 1917, il fonde le groupe minier sud-africain Anglo American Company of South Africa, qui n’a d’anglais que le nom et une partie du capital.

L’indispensable monopole de la matière première

En 1919, lorsque les colonies allemandes d’Afrique du Sud sont confisquées, Oppenheimer crée la Consolidated Diamond Mines (CDM). Contrôlant également la production de l’Angola et du Congo, sa puissance rivalise avec celle de De Beers qui ne détient plus que 40 % de la production mondiale du diamant. À force de rachats, Oppenheimer, qui a capté la majorité des parts du capital de la De Beers dès 1927, peut être porté à sa tête en 1929. La méthode de construction du monopole passe par la prospection, la captation et le rachat des gisements miniers et va jusqu’à tenir secrète la découverte de nouveaux gisements, voire fermer des mines, afin de réduire la production du diamant qui doit impérativement rester rare pour être cher.

La De Beers maîtrise les prix et les stocks

Dès lors, il fait non seulement de la De Beers le premier exploitant mondial de diamant, mais réussit à contrôler tout le marché, en s’appuyant, comme Cécil Rhodes en son temps, sur les places de Londres et d’Anvers. Sous son impulsion, la Diamond Corporation ltd. (Dicorp) est créée en 1930, qui devient en 1934 la Diamond Trading Company (DTC). Avec l’appui d’une centrale collective de vente chargée d’acheter, de trier, de stocker et de vendre la production mondiale en vue de son écoulement rationnel sur le marché international, le fameux Central Selling Organisation (CSO), la De Beers d’Oppenheimer contrôle strictement les licences de commercialisation qu’elle attribue à environ 200 titulaires dans le monde, qu’elle fait venir régulièrement à Londres, au siège de la maison-mère. Elle obtient des informations sur chaque diamantaire, scelle des contrats de confiance avec les acheteurs principaux qu’elle contrôle grâce à un système très organisé. Enfin, elle centralise les informations, régule les stocks et l’approvisionnement du marché, et maîtrise les prix (tour à tour à la hausse, en jouant sur la rareté du diamant devenu donc plus précieux, ou à la baisse, en ouvrant largement les stocks en cas de forte demande).

A diamond is for ever

De si petits objets et d’un tel prix offrent évidemment prise à la contrebande et au vol de toute sorte. Il était donc indispensable d’investir aussi dans la sécurité, et c’est chose faite lorsque De Beers crée sa propre société de sécurité, l’IDSO et la confie au patron du renseignement britannique, Percy Sillitoe. Enquêtant sur le sujet pour le Sunday Times, Ian Fleming en tirera un roman qui, adapté au cinéma, donnera l’un des meilleurs épisodes de James Bond : The Diamond Smugglers. Le titre en français, Les diamants sont éternels, était une reprise du slogan publicitaire lancé par le fils d’Ernest Oppenheimer, Harry, et l’agence américaine Ayer : « A diamond is for ever ». En s’adressant ainsi aux acheteurs potentiels, la firme De Beers démontrait qu’elle tirait le meilleur parti de concepts comme celui de « consommation ostentatoire » élaboré par l’économiste et sociologue Thorstein Veblen dont le livre fondateur, La théorie de la classe de loisir (1899), inspirait les courants intellectuels américains et européens. En 1930 la production mondiale de diamants atteint 2,3 millions de carats et en 1933 elle est tombée à 14 000… Cependant les stocks s’accroissent et en 1937 remontent à 40 millions de carats. Sous l’impulsion d’Harry Oppenheimer, qui dirige la firme jusqu’en 1984, la De Beers s’adaptera à la nouvelle demande de l’industrie.

Nature du diamant

Avec une brillance et un éclat sans égal, le diamant est créateur de rêves. Ses propriétés physiques exceptionnelles, sa rareté, son prix, ont alimenté de nombreux mythes. Il a aussi une histoire bien réelle. Elle commence à l’époque de l’Inde antique et longtemps se confond avec la réussite et le singulier destin de la firme coloniale britannique De Beers. Mais le monopole planétaire de l’exploitation et du commerce du diamant que cette société a bâti dès le début du XXe siècle – bien avant que l’on parle de mondialisation – a suscité conflits et convoitises et a évolué au gré des crises et des bouleversements technologiques. L’histoire du diamant est probablement un peu la nôtre…

Pur carbone

Qu’est-ce qu’un diamant ? Le dictionnaire Robert nous donne la définition suivante : « Le diamant est du carbone pur cristallisé, insoluble, brûlant dans l’oxygène sans laisser de cendres, plus réfringent et plus réfractaire qu’aucun autre métal. Le diamant raye tous les corps sans être rayé ; il ne peut être taillé et poli qu’à l’aide de sa propre poussière. » C’est à l’intérieur du manteau terrestre que le diamant a cristallisé, sous sa belle apparence transparente, à une température considérable, supérieure à 1 000°, et en subissant une pression considérable, celle qui règne à des profondeurs de 150 à 1 000 km.

Structure cristalline

C’est un Britannique, Smithson Tennant, qui a définitivement établi que le diamant était du carbone pur : en 1797, il démontra qu’en brûlant, entièrement, un diamant dégageait du gaz carbonique dont le poids était égal à celui du diamant de départ. Puis, vers 1913-1915, René-Just Haüy et William Henry Bragg réussirent à représenter la structure des cristaux de diamant expliquant ainsi son exceptionnelle solitidité. Cette structure elle dérive du cube à arêtes courbes, on y trouve l’octaèdre, le dodécaèdre et quelque fois l’hexaèdre, parfois le tétraèdre parfait à base carrée, dont les faces sont des triangles équilatéraux. Poli puis taillé, le diamant brille comme aucune autre gemme. Il peut avoir des couleurs différentes, jaune, rouge, orangé, vert, bleu, brun, parfois noir. C’est la plus belle des pierres précieuses, la plus chère aussi.

Les trois temps du diamant

Le diamant a été formé dans le manteau terrestre il y a probablement 3 à 4 milliards d’années. Les premiers diamants ont été découverts dans l’Antiquité en Inde et au XVIIIe siècle au Brésil, à la surface du sol, mêlés à des alluvions. L’eau de certains fleuves, en effet, avait petit à petit érodé les cheminées ouvertes il y a quelques dizaines de millions d’années par les éruptions volcaniques, et remplies d’une pâte qu’au XIXe siècle on a appelée kimberlite (du nom de la ville de Kimberley). Les premiers diamants de l’Inde furent acheminés jusqu’aux cours princières d’Europe par l’intermédiaire des marchands du Moyen-Orient, phéniciens, juifs puis arabes. La découverte des kimberlites est récente –elle date d’à peine plus d’un siècle. Elle a permis de lancer, en Afrique du Sud tout d’abord, un deuxième type d’exploitation, plus rentable, l’exploitation minière. C’est dans les très anciens fragments du socle terrestre, les cratons et en particulier dans leurs zones plus fertiles appelées archons, que l’on a découvert près de 1 500 cheminées de ce type. Les cratons connus aujourd’hui (Carte 1?) se situent entre le Canada et l’Arctique, en Amérique du Sud, en Afrique, en Europe du Nord, en Sibérie, en Inde, en Chine, en Australie. Mais la majeure partie de ces cheminées n’est pas partout exploitable. Enfin, fabriquer du diamant artificiellement est particulièrement difficile car il faut reconstituer des conditions de pression et de température extrêmes. Lorsque le procédé est mis au point dans les années 1950, c’est une première pierre lancée dans le jardin de la société qui avait réussi à contrôler le diamant mondial, la firme De Beers, car l’invention vient de Suède et la fabrication, qui débute en Amérique du Nord, lui échappe.